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Yvette Parès : rencontre entre la médecine occidentale et la médecine traditionnelle africaine

Par Maryse Berdah-Bah

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Yvette Parès (1926-2009) fut tout d’abord une scientifique de renommée internationale. Docteur en biologie et en médecine, chercheur au CNRS, elle enseigna la biologie à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar de 1960 à 1992 et dirigea le Centre de recherches biologiques sur la lèpre de 1975 à 1992. Elle fut la première au monde à cultiver le bacille de la lèpre. Puis, confrontée aux limites des thérapies occidentales pour soigner cette maladie, elle découvrit les potentialités de la médecine traditionnelle africaine, à laquelle elle fut initiée par un maître peul.

L’efficacité des plantes anti-lépreuses de la médecine
traditionnelle africaine

Les recherches sur la lèpre menées par Yvette Parès dans les années soixante-dix la conduisirent assez rapidement à remettre en cause les thérapeutiques proposées par la médecine occidentale, qu’elle jugea décevantes (rémissions partielles, souffrances persistantes, etc.). C’est à ce moment-là qu’elle fit une rencontre décisive, le maître peul Dadi Diallo. La biologiste découvrit alors que les plantes anti-lépreuses des tradithérapeutes se révélaient d’une grande efficacité.

Dadi Diallo accepta d’initier Yvette Parès à la médecine traditionnelle africaine. « Un vrai miracle », dira plus tard la scientifique, qui jugeait « extraordinaire que des thérapeutes africains aient fait confiance à une étrangère ». Il est vrai que le risque existait que des traitements soient récupérés, « pillés » au profit de firmes pharmaceutiques occidentales...

Pendant quinze ans, humblement, Yvette Parès apprit auprès de son maître l’art de la médecine et de la pharmacopée africaines : connaissance et cueillette des plantes, préparation des remèdes... En 1980, elle ouvrait avec Dadi Diallo un premier centre de soins pour les lépreux, à la campagne, loin de tout à cette époque-là. En 1985, l’établissement prit le nom d’Hôpital Traditionnel de Keur Massar.

Dans l’Hôpital Traditionnel de Keur Massar, les tradipraticiens soignent tuberculoses, hépatites, paludismes, dermatoses, SIDA...

Cette structure, qui a redonné à la médecine traditionnelle africaine ses lettres de noblesse, fut la première de ce genre au Sénégal et peut-être au monde. Yvette Parès l’a dirigée jusqu’en 2003, année où le grand âge la ramena en France : elle avait alors 79 ans.

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Hommage à Yvette Parès à l’Hôpital de Keur Massar

Depuis sa création, l’Hôpital a accueilli et soigné des centaines de malades. Non seulement des lépreux, mais aussi des personnes atteintes de tuberculose, de dermatoses, d’hépatites et, depuis les années 1980, du VIH-SIDA. Sans oublier la plupart des pathologies relevant de la médecine générale : diabète, asthme, sinusites, rhumatismes, paludisme, etc. Les médecines traditionnelles, toujours à base de plantes (phytothérapie) sont prescrites tant à titre préventif qu’à titre curatif. Parallèlement, les activités de recherche ont été menées pour trouver de nouveaux traitements aux nouvelles maladies qui apparaissent régulièrement. Sans oublier les activités sociales : scolarisation des enfants de lépreux, par exemple.

A une époque où la médecine occidentale se remet elle-même en question sur bien des points (résistance aux antibiotiques, effets secondaires fréquents, coût élevé de nombreux traitements...) et où bien des personnes, en Europe ou aux Etats-Unis, se tournent vers les médecines dites parallèles ou alternatives, on ne peut que rendre hommage au travail pionnier d’Yvette Parès et de son équipe de Keur Massar.

Les recherches et analyses d’Yvette Parès n’ont, il est vrai, pas toujours reçu un écho positif. Selon elle, beaucoup de médecins et d’Etats africains étaient trop « pris par le mirage occidental », autrement dit par l’idée d’une soi-disant supériorité de la médecine occidentale, pour accepter ses idées. Malgré ses compétences scientifiques indéniables, elle fut aussi critiquée par des ONG d’aide aux lépreux ou aux sidéens pour avoir osé affirmer, preuves à l’appui, que les médecines traditionnelles africaines proposaient des traitements efficaces contre ces maladies.

Puiser le meilleur dans la médecine occidentale
et la médecine traditionnelle

Pourtant, de grandes nations du « Sud » n’ont aucun complexe vis-à-vis de la médecine occidentale : en Chine, les malades sont soignés en grande partie dans des hôpitaux traditionnels. Il en va de même en Inde, où la médecine ayurvédique, millénaire, est toujours très pratiquée. Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’opposer médecine occidentale et médecine traditionnelle mais de puiser dans chacune d’elles ce qu’il y a de meilleur, donc de ne pas regarder avec condescendance, voire avec mépris, la médecine traditionnelle. Le fait que le Sénégal possède une telle richesse thérapeutique, un tel savoir ancestral, devrait au contraire être une source de fierté pour les Sénégalais. C’est sans doute cela que nous a appris Yvette Parès.
C’est dans cet esprit qu’elle créa l’association Rencontre des Médecines en 1998.

Djibril Bâ, secrétaire général de l’Hôpital Traditionnel de Keur Massar, ajoute qu’Yvette Parès, qu’il a bien connue, avait une conception très humaniste de la médecine : « L’hôpital qu’Yvette Parès avait construit était un paradis sur terre : elle croyait qu’en dehors des médications et de soins, une bonne alimentation et un meilleur environnement naturel, social et sanitaire étaient indispensables à la guérison. Dans l’Hôpital, les patients étaient bien nourris et entourés de leur famille (une école a été créée pour leurs enfants)… Certains s’y mariaient… Ils étaient heureux, donc ils préservaient leur santé. Le Dr Parès distribuait un tonne de riz par mois, et bien d’autres denrées. Son bilan est aussi éminemment humain. »


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